"Vous êtes le Darwin des sciences humaines".
René GIRARD
René Girard vient d'entrer à l'Académie Française. La réception avait lieu jeudi dernier 15 décembre
2005. Un véritable académicien digne de ce nom entrait sous la coupole et Michel Serres, qui lui, occupe le fauteuil d'Alexis de Tocqueville lui rendait un hommage mémétiquement correct.
Merci à Marguerite qui a relevé cette permanence mimétique dans la pensée girardienne au travers du bel hommage orienté de Michel Serres.
La réponse de Michel Serres au discours de René Girard sur le
site de L'Académie Française
Michel Serres
Ci-dessous, dans la réponse de Michel Serres, les parties en orange sont des indications sans
ambiguïté de la quête mémétique de René Girard. Michel Serres nous montre à quel point il est sensibilisé au mimétisme et au
concept de mèmes...
Le 15 décembre 2005
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
D'où parviennent jusqu'ici ces aboiements ? Reconnaissons-nous, de même, dans le récit de Théramène, les chevaux emportés qui traînent le cadavre d'Hippolyte sur la
plage, écartelé ? Qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? Merci, Monsieur, de nous avoir fait entendre, en ces abois, ces hennissements, ces hurlements d'animaux enragés, nos propres
vociférations ; d'avoir dévoilé, en cette meute sanglante, en cet attelage emballé, en ce nœud de vipères, en ces bêtes acharnées, la violence abominable de nos sociétés ; d'avoir révélé, enfin,
en ces corps déchiquetés, les victimes innocentes des lynchages que nous perpétrons.
Tiré de Racine, ce bestiaire hominien eût pu s'échapper, furieux, de l'Antiquité grecque, où des femmes thraces dépècent Orphée, de la Renaissance anglaise ou de notre
XIIème siècle classique, où chaque tragédie porte en elle, imagée ou réelle, une trace immanquable de cette mise à mort. Les Imprécations de Camille, chez Corneille,
réunissent contre Rome tous les peuples issus du fond de l'univers et, dans Shakespeare, les sénateurs, assemblés, plantent leurs couteaux croisés dans le thorax de César. L'origine de la tragédie, que Nietzsche chercha sans la trouver, vous l'avez découverte ; elle gisait, tout offerte, en la racine hellénique du terme lui-même :
tragos signifie, en effet, le bouc, ce bouc émissaire que des foules prêtes à la boucherie expulsent en le chargeant des péchés du monde, les
leurs propres, et dont l'Agneau de Dieu inverse l'image. Merci d'avoir porté la lumière dans la boîte noire que nous cachons parmi nous.
Nous.
Nous, patriciens, au marais de la Chèvre, assemblés en cercles concentriques autour du roi de Rome ; nous, parmi les ténèbres d'un orage parcouru d'éclairs ; nous, découpant Romulus en morceaux,
et, la clarté revenue, fuyant, honteux, chacun dissimulant, dans le pli de sa toge, un membre du roi de Rome dépecé ; nous, soldats romains, pressés autour de Tarpeia, jetant nos bracelets, nos
boucliers sur le corps virginal de la vestale chaste ; nous, lapidateurs de la femme adultère ; nous, persécuteurs, lançant pierre après pierre sur le diacre Étienne, dont l'agonie voit les cieux
ouverts… … nous, bannissant ou élisant tel candidat en inscrivant son nom sur des tessons de terre cuite, souvenir oublié de ces pierres de lapidation ; nous, désignant un chef par nos suffrages,
sans nous remémorer que ce mot fractal signifie encore les mêmes fragments, jetés sur l'élu ; de ces pierres assassines, nous bâtissons nos villes, nos maisons, nos monuments, notre Coupole ;
nous, désignant roi ou victime, parmi nos fureurs temporairement canalisées par ce suffrage même ; nous, vos confrères, qui, de nos suffrages, vous avons élu ; nous, sagement assis autour de
vous, debout, discourant de notre Père Carré, mort. Grâce à vous, je vois pour la première fois le sens archaïquement sauvage de cette cérémonie, les cercles concentriques des sièges, fixés au
sol, immobilisés, séparés ; j'entends le silence du public, apaisé de fascination, vous écoutant, vous, élu, debout ; je découvre aussi pour la première fois cette chapelle ronde autour du
tombeau de Mazarin, tous deux faits des pierres d'une lapidation gelée, reproduisant, comme en modèle réduit, les pyramides d'Égypte, résultats elles aussi, elles sans doute parmi les premières,
d'une lapidation longue, celle du corps de Pharaon, accablé couché sous ce monceau. Les institutions élèvent-elles nécropoles et métropoles à partir de ce supplice primitif ? La Coupole en
dessine-t-elle encore le schéma oublié ? Que signifie le sujet que nous appelons toi ou moi ? Sub-jectus, celui qui, couché, jeté dessous, jeté sous les
pierres, meurt sous les boucliers, sous les suffrages, sous nos acclamations. Et quelle abominable glu colle les collectifs en ce sujet pluriel que
nous nommons nous ? Ce ciment se compose de la somme de nos haines, de nos rivalités, de nos ressentiments. Sans cesse renée, mère mimétique de soi-même, marâtre des groupes, la violence,
molécule de mort aussi implacablement repliquée, imitée, reprise, reproduite que les molécules de la vie, voilà le moteur immobile de l'histoire. Profonde leçon de grammaire élémentaire et
de sociologie politique : vous, sous la boîte noire des pierres, voici le bouc émissaire ; nous, dans la boîte noire de la nuit, voilà, sans qu'ils le sachent, d'anciens persécuteurs. Leçon
d'anthropologie et d'hominisation, j'y reviendrai. D'où provient cette violence ?
Observez nos habits verts. Pourquoi un groupe parade-t-il ainsi, en uniforme ? Pourquoi femmes et hommes suivent-ils une mode vestimentaire, intellectuelle,
parleuse ? Pourquoi ne désirons-nous passer pour d'exceptionnelles singularités qu'à la condition de faire comme tout le monde ? Pourquoi ladite correction politique exerce-t-elle tant de ravages
sur la liberté de pensée ? Pourquoi faut-il tant de courage pour dire ce qui ne se dit pas, penser ce qui ne se pense pas, faire ce qui ne se fait pas ? Pourquoi l'obéissance volontaire
fonde-t-elle les pouvoirs ? Pourquoi nous prosternons-nous devant les grandeurs d'établissement, dont la cérémonie d'aujourd'hui donne un si parfait exemple ? Vous avez découvert, aussi, cette
autre et première glu dont l'adhérence fait une bonne part du lien social et personnel : le mime, dont les gestes et conduites, les paroles, les pensées nous rapprochent de nos cousins les
singes, chimpanzés ou bonobos, sur lesquels, Aristoteles dixit, nous l'emportons en imitation.
Combien de fois, observant, dans un ministère, une réception officielle, ou, dans un hôpital, la visite d'un professeur de médecine au
chevet d'un malade, n'ai-je pas vu, de mes yeux vu, de grands anthropoïdes se livrant aux jeux dérisoires de la hiérarchie, où le mâle dominant parade face aux dominés ou à ses femelles soumises
? L'imitation produit la dominance plus ou moins féroce que nous exerçons ou subissons.
Anthropologique et tragique, le modèle que vous proposez à notre méditation, en illuminant notre expérience, part du mime et du désir qui
en découle. Tel aime la maîtresse de son ami ou l'ami de sa maîtresse ; tel autre jalouse la place de son proche voisin ; quel enfant ne s'écrie " moi aussi " dès que frère ou sœur reçoivent un
cadeau, et quel adulte peut se défendre d'un même réflexe ? L'état d'égaux crée une rivalité qui, en retour, nous transforme en jumeaux, réattisant à la fois la haine et l'attirance. Le paysage
entier des sentiments violents, des émotions de base, divers et coloré en apparence, jaillit de cette gémellité uniforme et pourtant productive.
Nous désirons le même, le désir nous fait mêmes, le même fait le désir, qui se reproduit, monotone, sur la double carte de Tendre et de
Haineux, que vous dessinez avec le pinceau du mime.
Mieux encore, ce mimétisme jaillit du corps, du système nerveux comprenant ces neurones miroirs, découverts récemment par des cognitivistes
italiens et dont nous savons aujourd'hui qu'ils s'excitent aussi bien lorsque nous faisons un geste qu'au moment où nous voyons un autre le faire, comme si la représentation équivalait à l'acte.
Ainsi le mime devient-il l'un des formats universels de nos conduites. Nous imitons, nous reproduisons, nous répétons. La replication propage et diffuse le désir individuel et les cultures
collectives, comme les gènes de l'ADN reproduisent et disséminent la vie : étrange dynamisme de l'identique dont l'automatisme redondant, repliqué indéfiniment, va se répétant.
Vous avez mis la main sur l'un des grands secrets de la culture humaine, spécialement de celle que nous connaissons aujourd'hui, dont les codes
envahissent le monde exponentiellement plus vite que ceux de la vie – trois milliards huit cents millions d'années pour l'une, quelques millénaires à peine pour l'autre – parce que ses grandes
révolutions – taille de la pierre au paléolithique, écriture dans l'Antiquité, imprimerie à la Renaissance, industrie de chaînes et de séries depuis quelques siècles, nouvelles technologies, plus
récemment — inventèrent toutes, sans exception, des replicateurs, codes ou opérations de codage dont la surabondance envahissante caractérise notre société de communication et de publicité. Ces
replicateurs, dont la similitude excite et reproduit le mimétisme de nos désirs, semblent imiter, à leur tour, le processus de reproduction de l'ADN vivant.
Les objets qui nous entourent désormais, voitures, avions, appareils ménagers, habits, affiches, livres et ordinateurs… tous proposés à nos
désirs, comment les nommer, sinon des reproductions d'un modèle, à peu de variations près ? Que dire, aussi, de ce que l'inculture de nos élites appelle management, pour les entreprises privées,
ou de l'administration, pour les services publics, sinon que l'effroyable lourdeur de leur organisation a pour but de rendre homogène et reproductible toute activité humaine et de donner ainsi le
pouvoir à ceux qui n'en ont aucune pratique singulière ? Et que dire des marques, partout propagées, dont nous connaissons l'origine : les traces de pas que laissaient en marchant,
imprimées sur le sable des plages, les putains d'Alexandrie, révélant ainsi leur nom et la direction de leur lit ? Le long de leur marche dupliquée, ne revenons-nous pas au désir ? Quel président
d'une grande marque, aujourd'hui partout repliquée, se sait, — s'il ne le sait pas, je jouis de le lui apprendre – se sait, dis-je, fils de ces putains d'Alexandrie ? Nous avons créé un
environnement où le succès lui-même, où la création elle-même, dépendent désormais de la reproduction plus que de l'inimitable.
Le danger majeur que courent nos enfants, le voilà : les fils de putain, à qui je viens de rappeler leur digne lignée, les plongent dans
un univers de codes repliqués ; nous les écrasons de redondance. La crise de leur éducation, la voici : fondé naturellement sur l'imitation, l'apprentissage enseigne à devenir des
singularités inimitables. Tonitruants, les médias, la publicité, le commerce et les jeux répètent, au contraire : imitez-moi, devenez les véhicules automatiques de la répétition de nos
marques, pour que votre corps et vos gestes répétés multiplient en les répétant nos succès commerciaux ; timide et quasi sans voix face à ces potentats, l'éducation leur souffle : n'imitez
personne que vous-mêmes, devenez votre liberté. Devenue pédagogique, notre société a donc rendu l'éducation contradictoire. La crise de la création, la voici enfin : dans un univers de
replicateurs, de modes et codes reproducteurs, de clones bientôt, l'œuvre inimitable reste cachée jusqu'à la fondation d'un nouveau monde. Ainsi nous avez-vous révélé comment le désir personnel
et la culture humaine amplifient l'un des secrets de la vie, de la naissance, de la nature.
Aveuglés par la monotonie du même, nous voyons mal la répétition. Comprenons-nous, par exemple, comment les techniques, sorties du corps,
reproduisent, d'abord, les fonctions simples de nos organes : le marteau frappe comme le poing ; la roue tourne comme les articulations des genoux et des chevilles ; le nouveau-né tète au
biberon comme au sein… imitent, ensuite, les systèmes : les machines à feu miment la thermodynamique de l'organisme ; télescopes, microscopes, miment les systèmes sensoriels… miment,
ensuite, certains tissus : les réseaux de voies ferrées, maritimes, aériennes, électroniques imitent le tissu nerveux… miment, enfin, l'imitation même de l'ADN… ? Voilà un autre mimétisme
caché : appareillées du corps, les techniques finissent par entrer dans son secret de se reproduire pareillement. Elles se ramènent donc à des biotechnologies. Partis du corps, les
appareils, bien nommés, y reviennent aujourd'hui. Leur histoire raconte comment les objets que nous fabriquons explorent, les unes après les autres, les performances de la vie. J'ai appelé cela,
jadis, l'exo-darwinisme des techniques ; grâce à vous, je comprends qu'il continue, qu'il imite, culturellement, le darwinisme naturel. Je vous nomme désormais le nouveau Darwin des sciences
humaines.
Je veux, par deux aveux, compléter le tableau du mimétisme tel que vous le décrivez : le premier concerne nos psychologies. Si, d'exercice ou
de nécessité, nous cherchions, le plus loyalement du monde, ce que nous désirons vraiment, ou ici et maintenant, ou globalement pour notre vie entière, n'entrerions-nous point, pour longtemps,
dans une autre boîte noire, intime, où nous nous égarerions, sans trouver, en ce fond sombre de nous-mêmes, le plus petit élément de réponse à cette exigence, immédiate ou large, de plaisir ou de
bonheur ? Face à l'inquiétude induite par un tel égarement, nous nous précipitons vers l'imitation parce que nous ne pouvons pas ne pas combler, au plus vite, un vide aussi
angoissant.
Aussi difficile que se présente, d'autre part, la morale la plus austère, ne constitue-t-elle pas, elle aussi, un substitut facile à la même absence ? Évidence plus que
paradoxe : la route malaisée de la morale, comme le chemin aisé du mime, semblent des voies d'accès plus accessibles que la quête inaccessible
de l'authentique plaisir. Puisque je ne sais pas ce que je veux, autant désirer ce que les autres paraissent vouloir ou ce que des normes féroces m'imposent.
Deuxième aveu, plus logique à la fois et plus personnel : il ne se présente pas de cas, dit Karl Popper quelque part, où certaines théories, le marxisme et la psychanalyse par
exemple, se trouvent en défaut. Voilà des théories qui ont toujours raison ; mauvais signe, car, exact ou rigoureux, le savoir se reconnaît à ce qu'il connaît toujours des lieux où il défaille.
Il n'y a donc de science que falsifiable. Or, çà et là, nous entendons dire que votre modèle, trop universel, tombe sous ce couperet. Il n'y aurait, dit-on,
aucune exception à votre théorie du double et de la rivalité mimétique. On ne pourrait que la vérifier ; or, je le répète, pour qu'elle puisse entrer en science, il faudrait la
falsifier.
Aussitôt, je m'y emploie. Voici déjà presque trente ans que, me prétendant votre ami, je reçois de vous des marques d'amicale réciprocité. En public, ce soir, je puis jurer les dieux devant les
autels du monde, et sans risque de parjure, que je n'ai jamais ressenti ombre de jalousie ni de ressentiment à votre égard, quelque admiration que je vous porte. Veuillez donc me considérer comme
un monstre, comme un double sans rivalité, donc falsificateur de votre modèle ; de la sorte, nous pouvons l'admettre dans l'exactitude rigoureuse du savoir. Quoi de plus réjouissant, vous en
conviendrez, qu'un ami vrai joue assez au faux ami pour pouvoir démontrer, en la falsifiant, la vérité décrite par son ami ? Et puisqu'il s'agit là de vous et de moi, pourquoi ne pas avouer, en
entrant plus avant dans les confidences, que, cependant, je vous jalouse sur un point ? Vous naquîtes en Avignon, expression qui m'induit, et voilà
l'exception, en rivalité mimétique ; car issu, moi aussi, moi toujours votre double, d'une ville dont le nom commence par un A, je ne bénéficie pas, comme vous et certain de nos amis né, par
chance, en Haïti, de la préposition en dont l'euphonie évite à vos compatriotes l'hiatus dont l'horreur haïssable hante qui habita à Agen. Je me laisse brûler, là, par les feux de l'envie.
Mais si, vous avantageant et me punissant, ce point de grammaire nous sépare, deux ponts, comme il se doit, nous rassemblent : alors que vous dansez sur celui d'Avignon, nous nous
enorgueillissons de notre pont-canal.
Quasi jumeaux, nous naquîmes donc sous la même latitude, mais seuls les Parisiens, gens de peu d'oreille, croient que nous parlons, avec le même accent, une même langue d'oc. Alors
qu'ils croient la France coupée seulement en Nord et Sud, ils ne la voient pas, comme nous, séparée aussi en Est et Ouest : nous, Celtes et même Celtes-Ibères et, vous, Gaulois latinisés
d'Arles ou de Milan, promis au Saint Empire romain germanique ; nous, atlantiques, versés vers un océan ouvert, vous, continentaux d'une mer intérieure ; nous, de la barre pyrénéenne, vous de
l'arc alpin ; nous Aquitains, Gallois ou Bretons, humides et doux, vous, Méditerranéens venteux, piquants et secs ; nous, Basques ou Gascons, cousins des Écossais, Irlandais, Portugais ; vous,
Provençaux, voisins rhodaniens du Rhin et du Pô ; vous, Zola, Daudet, Giono ; nous, Montaigne ; vous, Cézanne ; nous, Fauré.
Si l'espace nous sépare, il nous a unis aussi. À la fin de la dernière guerre, vous avez émigré, terrifié, comme je le fus, des folies criminelles de nations européennes. Pour mieux
la penser, sans doute, vous mettiez, instinctivement, de la distance entre votre corps et cette mortelle violence. Et, de même que je parle avec une certaine émotion de la France rurale d'avant
la coupure du conflit, vous parlez souvent avec la même nostalgie des États-Unis que vous connûtes alors, pays, comme le nôtre, à culture rurale et chrétienne, avant qu'il ne s'américanise. En
cherchant la paix, vous deveniez, parmi les tout premiers, ce que nous devons tous devenir désormais : métis de culture et citoyens du monde.
Je ne vous rejoignis que vingt ans après. Vous souvenez-vous des paquebots, de ces traversées bénies dont la durée ne coûtait au corps aucun décalage horaire ? En le perdant, l'on
gagnait du temps, alors que nous en perdons, maintenant, en croyant le gagner, entassés dans des aéronefs. De ce moment, j'ai en partie partagé votre errance de campus en campus et d'Est en
Ouest. Vous souvenez-vous des blizzards de Buffalo, des hivers où nous cassions la glace sur la route où les congères, accumulées par la neige des Grands Lacs, nous interdisaient parfois de
sortir de nos maisons ? Vous souvenez-vous des automnes lumineux de Baltimore, d'étés indiens où les rouges du feuillage renvoient au ciel une clarté que son azur ne connaît pas ? Vous
souvenez-vous des chaleurs humides du Texas, des forêts de Caroline ? Avec quelle tristesse, la vieillesse venue, devrai-je bientôt me passer de vous retrouver, comme depuis plus de vingt ans,
sur les bords du Pacifique, entre la baie de San Francisco et l'océan ? De même que votre pensée connecte plusieurs disciplines, votre vie traversa
lentement cet immense continent. Vous en connaissez l'espace, vous en savez, mieux que personne, les mœurs, les vertus, les excès, la grandeur, les émotions, les religions, la politique, la
culture. Jour après jour, j'ai appris les États-Unis en vous écoutant et je souhaite souvent qu'à la suite d'Alexis de Tocqueville, dont j'occupe le fauteuil, vous écriviez demain une suite,
contemporaine et magnifique selon ce que j'entendis, de la Démocratie en Amérique. Les souvenirs de votre vie nous doivent ce dernier ouvrage-là.
Vous avez traversé la mer pour vous évader de la violence ; vous, principalement, et moi, votre double dans l'ombre, n'en parlons pas pour rien, en effet. Dès 1936, nous avions tous
deux autour de dix ans, je n'en perdrai jamais la souvenance, nous autres, enfants rares issus des rescapés de la Première Guerre mondiale, recevions déjà les réfugiés d'Espagne, rouges et
blancs, jumeaux échappés des atrocités d'une guerre civile qui annonçait la reprise des horreurs subies par nos parents. Souvenez-vous, alors, de la suite en cataracte, souvenez-vous des réfugiés
du Nord, poussés par la Blitzkrieg de 39, souvenez-vous des bombardements, des camps de la mort et de l'Holocauste, des luttes civiles entre résistants et miliciens, de la Libération, joyeuse
mais abominable de ressentiment sanglant, souvenez-vous d'Hiroshima et de Nagasaki, catastrophes pour la raison et le monde. Ainsi formée par ces atrocités, notre génération dut, en plus, porter
les armes dans les guerres coloniales, comme en Algérie. Nous partageâmes une enfance de guerre, une adolescence de guerre, une jeunesse de guerre, suivant une paternité de guerre. Les émotions
profondes propres à notre génération nous donnèrent un corps de violence et de mort. Vos pages émanent de vos os, vos idées de votre sang ; chez vous la théorie jaillit de la chair. Voilà
pourquoi, Monsieur, vous et moi, mêlée à notre corps de guerre, avons reçu dès cet âge une âme de paix. Un jour les historiens viendront vous demander d'expliquer l'inexplicable : cette
formidable vague qui submergea notre Occident pendant le XXème siècle, dont la violence sacrifia, non seulement des millions de jeunes gens, pendant la Première Guerre
mondiale, puis des dizaines de millions autour de la Seconde – selon la seule définition de la guerre qui tienne et selon laquelle des vieillards sanguinaires, de part et d'autre d'une frontière,
se mettent d'accord pour que les fils des uns veuillent bien mettre à mort les fils des autres, au cours d'un sacrifice humain collectif que règlent, comme les grands prêtres d'un culte infernal,
ces pères enragés que l'histoire appelle chefs d'États – et qui, pour couronner ces abominations d'un pic d'atrocité, sacrifia, dis-je, non seulement ses enfants, mais, par un retournement sans
exemple, sacrifia aussi ses ancêtres, les enfants de nos ancêtres les plus saints, je veux dire le peuple religieux par excellence, le peuple à qui l'Occident doit, sous la figure d'Abraham, la
promesse de cesser le sacrifice humain. En l'atroce fumée sortie des camps de la mort et qui nous étouffa tous deux en même temps que l'atmosphère occidentale, vous nous avez appris à reconnaître
celle qui sortait des sacrifices humains perpétrés par la sauvagerie polythéiste de l'Antiquité, celle, tout justement, dont le message juif, puis chrétien, tenta désespérément de nous délivrer.
Ces abominations dépassent largement les capacités de l'explication historique ; pour tenter de comprendre cet incompréhensible-là, il faut une anthropologie tragique à la dimension de la vôtre.
Nous comprendrons un jour que ce siècle a élargi, à une échelle inhumaine et mondiale, votre modèle sociétaire et individuel.
Derechef, d'où vient cette violence ? Du mime, disiez-vous. Il pleut du même dans les champs du désir, de l'argent, de la puissance et de la
gloire, peu d'amour. Il pleut du mime comme il pleuvait jadis, dans le vide, du même, atomes, paroles ou lettres, pour la fondation du monde.
Or quand tous désirent le même, s'allume la guerre de tous contre tous. Nous n'avons encore rien à raconter que cette jalousie haineuse du même
qui oppose doubles et jumeaux en frères ennemis. Quasi divinement performative, l'envie produit, devant elle, indéfiniment, ses propres images, à sa ressemblance. Les trois Horaces
ressemblent aux Curiaces triples ; les Montaigus imitent les Capulets ; saint Georges et saint Michel miment le Dragon ; l'axe du Bien agit
symétriquement, selon l'image, à peine inversée, de l'axe du Mal. Ainsi généralisé, couvrant tout l'espace par l'imitation, le conflit risque de
supprimer les guerriers jusqu'au dernier. Épouvantés de cette possible éradication de l'espèce par elle-même, tous les belligérants se retournent, parmi cette crise, contre un seul. Des humains
en foule tuent l'humain unique, en un geste d'autant plus répété que les meurtriers ne savent ce qu'ils font.
Jusqu'ici, nous n'avons rien à raconter parce que le récit, redondant, répète toujours la même ritournelle, ce cauchemar monotone de mime et de meurtre que communément l'on appelle
l'histoire. Il n'y a rien à raconter parce que, aveugles ou hypocrites, nous cachions, sous les mille circonstances multicolores de l'histoire – le verbe historier signifie ce bariolage enjolivé
d'un décor de racontars – cette uniformité d'un message sans aucune information. Du kaléidoscope de ses fureurs, de ses oripeaux d'arlequin, l'histoire couvre son vide d'information, issu de la
monotonie repliquée de la violence.
Alors, mais alors seulement commence le récit : celui que racontent à la fois le Livre des Juges (XI, 34-40) ou la tragédie grecque et qu'à mon tour, enfin, je puis relater. Si
je gagne cette guerre, supplie Jephté, général des armées, j'offrirai au Seigneur en holocauste la première personne que je rencontrerai. Si les vents se lèvent à nouveau pour virer mes voiles
vers Troie, prie Agamemnon, amiral de la flotte, je sacrifierai, sur les autels de Neptune, le premier qui viendra vers moi. Une bonne brise enfle la voilure des vaisseaux de guerre grecs et ce
père, roi des rois, voit venir vers soi sa propre fille Iphigénie. L'armée juive écrase les fils d'Ammon et, dansant et jouant du tambourin pour fêter la victoire, sort de sa maison, à Miçpa, la
fille de Jephté soi-même courant, joyeuse, vers son père triomphant, mais déchirant ses vêtements. Dans les plaines mornes des batailles et chamailles des mêmes contre les mêmes, tous deux
désirant le même, sans nouvelles donc et sans information, montent, alors, et jusqu'au ciel, le plus improbable des messages, le comble de l'horreur et de la cruauté. Les plus nobles des pères
deviennent les pires.
La vie, le temps, les circonstances et l'histoire tirent au hasard ces premières venues. Le dieu Baal et le Minotaure terré au labyrinthe de Crète dévorent les premiers-nés des
notables de Carthage ou d'Athènes. Les fils et les filles, toujours les enfants. La victime de la violence paraît se tirer à la courte paille, mais, toujours, le sort tombe sur le plus jeune, sur
le mousse… voilant ainsi le secret, que j'avais deviné, de la guerre : le meurtre de la descendance, dont l'organisation, par ces pères ignobles, se cache sous l'aléa. En cette deuxième
monotonie du sacrifice humain, désormais sans cesse repris, la première vraie nouvelle vint d'Abraham, notre ancêtre, au moins adoptif, qui, appelé par l'ange du Seigneur (Genèse, XXII, 10-13),
arrêta son poing au moment où il allait égorger Isaac, son fils. Cela montre, mieux encore, qu'Agamemnon et Jephté avaient sacrifié leur fille de gaieté de cœur et cachaient cette abomination
sous le prétexte du hasard et du premier venu, comme d'autres ailleurs, la dissimulaient dans la nuit, à l'occasion d'un orage. La pitié, la piété monothéistes consistent, nouvellement, en
l'arrêt du sacrifice humain, remplacé par la vicariance d'une victime animale. L'éclair de la violence bifurque et, miséricordieusement, épargne l'enfant. Au passage, pour venir en aide à votre
idée sur la domestication des animaux, aviez-vous remarqué l'enchevêtrement des cornes du bélier dans le buisson ? Cette attache veut-elle dire que la bête avait quitté déjà la sauvagerie ? La
deuxième vint de la Passion de Jésus-Christ ; à l'agonie, celui-ci dit : " Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. " Ici, la bonne nouvelle porte sur l'innocence de la
victime, l'horreur du sacrifice et le dessillement des bourreaux aveugles. La troisième vient de vous, qui dévoilez cette vérité, à nos yeux comme aux leurs cachée.
Moins connue à ce jour, quoique assourdissante, la quatrième exigerait de longs développements. Par l'imprimé, la parole et les images,
les médias d'aujourd'hui reprennent le sacrifice humain, le représentent et le multiplient avec une frénésie telle que ces répétitions recouvrent notre civilisation de barbarie mélancolique et
lui font subir une immense régression en termes d'hominisation. Les technologies les plus avancées font reculer nos cultures aux ères archaïques du
polythéisme sacrificiel.
Vous dites aussi que le dévoilement du mécanisme victimaire en a usé le remède. De fait, nous ne disposons plus de rituels pour tuer des hommes. Sauf sur nos écrans, tous les jours ; sauf sur nos
routes, souvent ; sauf dans nos stades et nos rings de boxe, quelquefois. Mais, j'y pense, cette loi souveraine qui nous fit passer du meurtre à la boucherie, cette loi, dis-je, qui dérive notre
fureur de la victime humaine à la bête, notre violence ne la dérive-t-elle pas, aujourd'hui, sur ces objets dont je viens de dire qu'ils sortent, justement, de nos corps, par un processus copié
de votre mimétisme ? Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées sans victimes
humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins des horreurs de la guerre et à qui l'histoire enseigna, contre le message d'Abraham et de Jésus, le bûcher de Jeanne d'Arc ou celui de
Giordano Bruno ; avons-nous vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme, que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois
ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence collective passa, jadis, de l'homme à l'animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi
ces révoltes fument des chevaux-vapeur.
Comme un revenant, le sacrificiel ne cesse donc de nous hanter. Pourquoi ? Enfants, l'on nous enseignait à l'école que Zeus, Artémis et Apollon peuplaient le panthéon des religions
antiques. Fausses, ces appellations font oublier qu'aux yeux des anciens existaient seulement les divinités spécifiques des villes. Couverte de seins, l'Artémis d'Éphèse se distinguait de
l'amazone chasseresse d'une autre cité ; Apollon régnait à Delphes et Athéna sur la communauté exclusive des Athéniens ; ces noms propres unifiaient un collectif local.
Ces ancêtres croyaient-ils aux déités ainsi nommées ? Non. Aucun verbe, dans leur langue, ne désignait une foi. Ils y croyaient, certes, mais seulement au sens où certains, moi
compris, participons parfois avec chaleur aux exploits de notre équipe régionale ou nationale de rugby, au sens où un concitoyen confesse sa confiance en la République. Cette créance transit
l'appartenance. À l'ombre du Parthénon, Athéna symbolise un territoire éponyme comme une équipe de football ou autres partis désignent d'autres niches. Il arrive que l'on y brandisse un étendard
sanglant devant de féroces soldats, dont des paroles racistes disent encore le sang impur. De ces appartenances découle tout le mal du monde. Des conflits perpétuels entre villes et empires
éradiquèrent la Grèce, l'Égypte et Rome et, en trois guerres successives, les nationalismes d'Occident faillirent s'en suicider. Par bonheur, notre génération inventa une Europe qui, pour la
première fois de l'histoire occidentale, vit en paix depuis soixante ans. Votre polythéisme meurtrier du sacré, je le généralise en religions belliqueuses et militantes de l'appartenance. La Foi
les délaisse, usées.
Les polythéismes et les mythes associés collent les collectifs avec une efficacité sanglante, mais cette solution, toujours temporaire et donc à recommencer sans cesse, s'use,
pendant que ces sociétés en périssent. L'Antiquité mourut de ses religions. Quand le judéo-christianisme parut, il enracina peu à peu la Foi dans les individus. Avant saint Augustin et Descartes,
saint Paul invente l'ego universel.
Il y a deux sortes de religion : les anthropologies et les sociologues épuisent le sens de celles qui fondent l'appartenance, où règnent la violence et le sacré. Inversement,
pour celles de la personne, les expressions " sociologie, politique des religions " sentent l'oxymore. La distinction monothéisme-polythéisme ne se réduit point à la croyance en un ou plusieurs
dieux, mais désigne une séparation plus radicale entre croyance et foi, entre social et individuel. Quand l'Évangile recommande la dissociation entre Dieu et César, il distingue la personne de
son collectif. L'Empereur maîtrise le nous ; Dieu s'adresse au moi, source ponctuelle sans espace de ma Foi en Lui. Je dois l'impôt à la société dominée par le pouvoir impérial ; je sauve mon
âme. Pour n'avoir aucune place dans le monde, la nouvelle religion fonde sa sainteté dans l'intime de l'intérieur.
Cependant, elle fonde aussi une Église, qui s'enferme, d'abord, dans les catacombes, à côté des tombes, non pas seulement pour échapper aux persécutions de Rome, mais pour se cacher
d'une société violente usée jusqu'à la corde, pour tenter de constituer un collectif nouveau, laissant l'appartenance sacrée pour la communion des saints. Je vois les premiers chrétiens, dames
patriciennes, esclaves, étrangers de Palestine ou d'Ionie, sans distinction de sexe, de classe ni de langue, ne cessant de focaliser leur regard et leur attention fervente sur l'image de la
victime innocente, en partageant une hostie symbolique plutôt que les membres épars d'un lynchage. Si nous comprenions ce geste, ne changerions-nous pas de société ? Que l'Église ait réussi ou
non un tel pari, l
5 comment taire..