dans cette affaire de "L'âge d'or de la Science Arabe", il n'est quand même pas indispensable de trop s’emballer comme le fait un peu Ahmed Djebbar. Son
enthousiasme est probablement contagieux mais il ne faut pas oublier de rendre à César ce qui est à César. ..
Beaucoup de "découvertes" ou "d'inventions" sont systématiquement arabisées et notamment par le truchement du vocable : algèbre, chiffres, zéro etc... Il est vrai qu'un nombre
de mots important de notre langue française proviennent de l'arabe (assassin, alcool, calibre, charabia, civette [donc Civetta], élixir, mesquin, souk, toubib j'en passe et des meilleurs !...
Il n'en reste pas moins certain qu'il aurait été plus juste de parler de "samkhyas" indiens plutôt que de chiffres arabes et de "shûnya" plutôt que de zéro...
Pour en revenir à l'exposition elle-même,
1) Vanter les mérites de l’expansion vers l’ouest, le nord et l’est de cette science arabo-musulmane au rythme des conquêtes des cavaliers d'Allah en plein Jihad, n’est-ce pas en même temps
reconnaître les bienfaits ou l'action positive d’une colonisation musulmane sans limites ou presque ?
À une époque où ce n’est pas de bon goût de faire l 'éloge des colonisations (et j’en suis d’accord) c’est étonnant que l’on glorifie celle-ci au prétexte que la Science y
aurait été le grand vainqueur ! Rien n’est moins sûr !
2) Les nombreux savants qui ont fait cet âge d’or incontestable n’étaient pas tous Arabes et l’on joue bien volontiers sur l’ambiguïté arabe/musulman/persan ou même vivant dans une société
musulmane dominée par les Arabes pour faire croire que toute cette richesse culturelle et intellectuelle est purement d’essence arabe. Les Perses comme Avicenne, les Ouzbeks comme Al-Khwarismi ou
les Berbères d’Andalousie se voient vite dépossédés de leur origine nationale ou ethnique et sont subtilement assimilés à l’arabitude glorieuse...
3) Il suffit de lire sur
le site de l'Institut du Monde
Arabe le texte qui présente l’exposition pour s’en convaincre. Ainsi, dans cette phrase
" La civilisation arabo-musulmane nous a légué le système de numérotation utilisé dans le monde entier et a transmis le chiffre zéro inventé par les
mathématiciens indiens."
On peut croire ainsi que la
numérotation (terme impropre d’ailleurs puisqu’il s’agit en fait d’une véritable numération, décimale; il eût été plus
judicieux de parler de l'invention des
chiffres en usage aujourd'hui) a été initiée ou inventée par les
Arabes eux-mêmes alors qu’il n’en est rien puisque ce sont les Indiens et notamment l’inventeur du
zéro de
position utilisable dans les calculs,
Brahmagupta. Et si les
rédacteurs de ce texte redonnent (pour une fois) la paternité du zéro aux mathématiciens Indiens c’est bien à ce dernier, astronome prestigieux et mathématicien prodige, et à lui seul qu’on
le doit, dans sa valeur positionnelle, calculatoire et pour tout dire de nombre à part entière. Évidemment
"sifr" le mot arabe a donné chiffres puis
chiffres arabes pour des
signes qui étaient rigoureusement indiens. Zéro lui-même vient de « sifr » avec un passage par ‘zefiro’ pour finir en zéro…
4) Alors, certes, les mots sont arabes mais les concepts viennent d’ailleurs, d’Inde notamment, de Grèce aussi car les érudits arabes ont fait dans un premier temps l’immense effort de traduire
tout ce qui présentait un quelconque intérêt scientifique, ce qui ne retire rien à leurs mérites postérieurs dans le développement de ces sciences retrouvées.
Il s'agit, au début de l'expansion arabo-musulmane d'une science assez élitiste et confidentielle qui
regroupe - notamment à Bagdad, des savants de l'ensemble de l'Orient
« Les savants des pays d’Islam ont d’abord étudié et assimilé, puis prolongé d’apports nouveaux les disciplines pratiquées dans les civilisations antérieures
(surtout grecque, mésopotamienne et indienne) en ayant recours à la science expérimentale et en défrichant des domaines et des techniques qui ne se constitueront que bien plus tard en Europe.
»
Tout se passe en effet comme si l’Occident, pendant tout le Moyen Âge avait ignoré ou oublié l’enseignement des anciens Grecs alors que les Arabes ont su le reprendre à leur compte très vite.
Le directeur de l'IMA affirme que les savants arabes ont traduit les textes grecs et ont apporté autre chose qu'une simple application de ces bases scientifiques que notre
civilisation occidentale avait oubliées ou laissées de côté (on peut se demander pourquoi ?) c'est vrai ! On ne peut pas nier la progression de la science en cette époque féconde où les savants
avient pignon sur rue. Mais ils n'étaient pas si nombreux qu'on veut bien le faire croire car la société islamique n'était pas extrêment démocratique et tournait essentiellement autour du
Calife.
Au Xème siècle Bagdad et Cordoue sont les deux places fortes de la science
musulmane
Ces deux siècles sont vraiment l'âge d'or de la science arabo-andalouse
La splendeur de Bagdad et de l'Andalousie s'est effondrée dès le XIIème
siècle jusqu'en 1492
Pendant tout ce temps, on prétend que l'Occident croupissait dans une ignorance grave et que les mathématiques ne pouvaient pas progresser, à cause de l'indigence du système
de numération romaine. Gerbert d'Aurillac y remédiera dès 995 juste avant de devenir le pape Sylvestre II : il introduira le système de numération indien et le zéro répandus en Andalousie par la
conquête arabo-musulmane.
Mais il n'est pas si sûr que les sciences en Europe étaient moribondes, si l’on excepte les mathématiques dont l’impulsion a été décisive grâce à Brahmagupta, d'autres sciences, en
particulier la médecine continuaient de se développer avec quelques progrès deça-delà, mais on peut s’interroger sur le peu d’écho donné à ce qui se faisait de mieux en Europe, au XIIème siècle
par exemple avec
Hildegarde Von Bingen. Est-ce parce qu’il
s’agissait d’une femme ?
Mais la médecine a bien progressé
également en
Andalousie pendant cette période.
D' un point de vue mémétique, on peut se demander comment des mèmes scientifiques occidentaux, aussi élaborés que tous ceux qui ont été
consignés par les plus grands de nos savants grecs anciens, n'ont pu être repris et valorisés que par des intellectuels orientaux, qu'ils fussent d'ailleurs arabes, juifs, musulmans ou pas.
C'est une question qui, pour l'instant, semble ne pas avoir de réponse.
la question que tu poses à la fin est très... dérangeante je suppose (sourire), est-ce qu'on peut expliquer la "volonté" de valoriser quelque chose , l'appétit de s'approprier quelque chose par les memes? je pose une question idiote, excuse moi....
Mais bien sûr je n'accepte pas les mensonges qu'ils soient distillés par omission, par ambiguïté ou par surcompensation/dédommagement d'on ne peut imaginer quelle humiliation ressentie par des peuples qui ne seraient plus au zénith de la gloire scientifique...
D'autres civilisations ont périclité ou se sont éteintes après des lumières et de multiples splendeurs comme celles des Grecs, des Mayas pour ne citer que ces deux-là et la nôtre aura son tour, son déclin est même peut-être amorcé.
Mais il y a des attitudes collectives que j'ai du mal à expliquer comme celle qui consiste à mépriser le Moyen âge occidental et aussi celle qui consiste à s'auto-fustiger avec un masochisme consommé au sujet de la colonisation, de la traite négrière, des guerres napoléonniennes, j'en passe et des meilleures. C'est affreux bien entendu tout cela mais c'est l'histoire ! Nos voisins Anglais et les Arabes justement en font-ils autant ? Que nenni ! Ils fêtent leurs victoires avec faste.
Pour moi, il n'y a pas deux poids deux mesures : nos différents pays ont été aussi odieux les uns que les autres dans leurs conquêtes territoriales, religieuses et coloniales. Le temps ne fait rien à l'affaire mais il faut cesser de demander pardon aux alentours ainsi que de donner des médailles à titre posthume.
Je prône une exigence égalitaire et une reconnaissance de la réalité, sans qu'il soit besoin de légiférer, ce qui est stupide !
Bien d'accord avec Viviane,
un article de fond d'une grande qualité
que je vais me permettre d'archiver
(l'esprit, grand et sublime logiciel libre ... merci Jean-Pierre)
Pour évoquer un tout petit peu ton interrogration finale
j'ai l'impression qu'avant la civilisation occidentale
rien n'a vraiment été fait "sérieusement"
mais toujours pour occuper le temps de la vie
Puis
nous avons recueilli tout ce qui avait été fait ici ou là par des dilletantes (notre point de vue) pour faire des feux d'artifice, amuser l'esprit, soigner l'être, mais sans renoncer le contact avec ce qui le menace (et le renforce à la fois)
...
changement de mème
mutation capitale
?
Ah oui ! La civilisation occidentale est un fruit tardif au jardin des civilisations humanoïdes.
Tu as raison la "Civilisation" actuelle telle qu'elle prend la route met la charrue avant les boeufs car à force d'avoir la tête dans les étoiles de ses feux d'artifice, elle en oublie la terre où sont plantés ses pieds, l'air où s'alimentent ses poumons en oxygène, l'eau des rivières qui réhydratent son corps composé de sa substance à 75 %, quant au feu, elle joue avec en réalisant des fissions qui seraient déjà dangereuses pour l'esprit si elles n'étaient que des fictions.
Nous avons méprisé les 4 élements Luc, j'en suis bien d'accord avec toi.
"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" tu te souviens ? Oui, c'était Rabelais, un siècle après qu'on ait brûlé une certaine Jeanne, pucelle à ce qu'on dit, pas loin de 70 ans avant qu'on ne brûlât Giordano Bruno & juste un siècle avant qu'on obligeât Galilée à abjurer au sujet du système héliocentriste.
De mutations en mutations il y en a bien qui vont finir par se mutiner un jour, non ?
Merci de ton comment terre Luc.
'Nous autres civilisations savons bien que nous sommes mortelles' mais nous devrions savoir aussi que nous sommes nécessairement solidaires. Toute expression d'une suprématie ou d'une supposée "supériorité", fût-elle juste celle d'un âge d'or, est nulle et non-avenue car dans un jeu, les cartes changent de mains...
Tu sais les 'savants' Grecs ont été surtout vaincus par la brutalité des légions romaines...
Les savants Arabes, peut-être par l'ennui de caracoler seuls en tête pendant plus de cinq siècles ?
Et puis, tu sais Martine, quand on parle de Pythagoras avec admiration, on oublie souvent de dire que les Chinois (et bien d'autres) avaient démontré le fameux théorème qui porte son nom bien avant lui. Je n'oublie pas Archimède non plus... ça baigne !
Je finirai en ajoutant que ce fameux zéro, cela faisait au moins deux siècles (avant les Indiens) que les Mayas l'utilisaient dans leur computation du temps et dans tous leurs calculs. On ne le redit jamais assez. Ça signifie simplement que l'Homme - où qu'il soit - sait trouver les ressources mathématiques, astronomiques, médicales, physiques et philosophiques pourvu qu'il en éprouve vraiment le besoin, i.e davantage la nécessité que le hasard... Mais l' Homo sapiens dans un groupe, avec les mêmes contingences, fait les mêmes découvertes. C'est ce que j'appelle la convergence.
Merci de ton commentaire fort intéressant relativement à la culture scientifique grecque...
Pourquoi penser que tous les eurêkas seraient venus en priorité dans les esprits "plus fûtés" des habitants du Moyen Orient ou d'Europe ?
À 8 000 km de Brest, dans le Mexique actuel, sous le tonnerre de Chakmoll, les astronomes & mathématiciens Mayas inventaient les mêmes concepts :
- une numération de position très pointue & en base 20 s'il vous plaît !
- un zéro (de position et nombre à la fois) servant dans les calculs les plus complexes.
- un calcul de l'année astronomique aussi précis que celui de Brahmagupta et cela, quelques siècles avant...
excellent pierre, je dirais même tout à fait remarquable ce que tu fais là.
Amicamement
Paul