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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 16:18

La brave soeur et le vieux jardinier


Le récit de cet homme de 25 ans tranche résolument avec les reportages photographiques ou vidéo actuels montrant des résultats sanglants des "horreurs de la guerre", tant chez les militaires (qui sont juste des civils mobilisés pour une cause qui n'est pas la leur) que chez les civils ou les personnels soignants, hommes ou femmes.
Là, ce n'est pas le poids des mots, le choc des photos. C'est juste une réalité humaine qui transparaît avec des sentiments, des peurs, des espoirs et beaucoup de souffrance. Mais tout cela n'est pas mis en scène pour faire pleurer les lecteurs, les auditeurs ou les télé-spectateurs.



Fils d'une lavandière et d'un manouvrier, Désiré Edmond RENAULT était né le 12 mai 1891 à Esmans, dans le canton de Motereau en Seine-et-Marne
. Il était pâtissier et fut mobilisé alors qu'il allait achever son service militaire qui avait duré trois ans. Il appartenait à la 10ème compagnie du 77ème régiment d'infanterie. Grièvement blessé le 22 août 1914, il resta quatre ans en captivité. Après la guerre, les séquelles de ses blessures l'empêchèrent d'exercer son métier et il ne retrouva pas sa fiancée qui, après sept ans avait perdu patience. Il devint garde champêtre et grainetier.


22 août 1914

Combat commencé au point du jour. Toute la journée je me bats, je suis blessé très légèrement une première fois, une balle traverse mon sac placé devant moi, me blesse à la main, perce ma capote et m'éraflela poitrine. Je prends cette balle que je montre à un camarade, Marcel LOISEAU, et je la mets dans mon porte-monnaie. Je continue le combat lorsque mon camarade LOISEAU est atteint à la jambe. Je vois aussi mon lieutenant tomber, traversé par une balle. Le combat continue ; une grande quantité de mes camarades sont couchés, morts ou blessés autour de moi. Vers les trois heures de l'après-midi, alors que je suis en train de tirer sur l'ennemi qui occupe une tranchée à 200 mètres de moi. Je suis atteint d'une balle au côté gauche ; je ressens une grande douleur, comme si on me brisait les os. La balle m'a traversé dans toute ma longueur, en passant par le bassin et s'est logée au-dessus du genou. Aussitôt, je ressens une grande souffrance et une fièvre brûlante.
Les balles continuent à pleuvoir autour de moi ; je risque d'être de nouveau atteint ; je fais donc tout mon possible pour me traîner dans un trou. J'ai bien du mal à m'y blottir. Le combat est terminé. Tous mes camarades ont battu en retraite et nous, les blessés, nous restons abandonnés, sans soins, mourant de soif.
Quelle affreuse nuit !
Rien que la fusillade, car à chaque bruit que fait un blessé, la fusillade reprend au beau milieu de la nuit. La mitrailleuse balaie le terrain. Les balles me passent par-dessus la tête mais elles ne peuvent plus m'atteindre dans mon trou. La soif me torture de plus en plus. J'arrache des poignées d'avoine que je mâche.
Le canon ne cesse de gronder car les Allemands bombardent la ville de Longwy.
La nuit s'avance. Comme je souffre ! Je pense alors à mes parents, surtout ma mère, comme quand j'étais malade et que j'étais tout petit, et je ne suis pas le seul à penser à ma mère car j'entends les blessés et les mourants appeler leur maman.
Enfin, la nuit s'achève. Le petit jour commence à paraître. Soudain, j'entends le pas des chevaux et un peu après, je distingue deux cavaliers allemands. Ils sont à quatre cents mètres de moi. Plusieurs blessés les appellent et leur demandent à boire. Je n'ose plus bouger de mon trou. La matinée me semble bien longue. Je souffre toujours de la soif... Souvent, je sors la tête de mon trou pour voir s'il ne vient pas des personnes pour nous ramasser, mais je ne vois toujours rien. Une nouvelle torture vient aussi s'ajouter aux autres : depuis que le soleil s'est levé, les mouches, attirées par l'odeur du sang, s'acharnent après moi. Elles sont si méchantes que je ne peux m'en débarrasser.
Vers deux heures de l'après-midi, j'entends un bruit près de moi. Il me semble qu'un homme se traîne. Je veux lever la tête pour voir mais je n'y peux parvenir. Je suis trop faible mais le bruit se rapproche et arrive près de moi.
C'est un blessé qui se traîne sur le champ de bataille pour chercher à boire dans les bidons des morts car il meurt de soif. Je reconnais en lui un camarade dde la 11ème compagnie. Blessé au pied, il se couche près de moi. Je suis bien content d'avoir un compagnon, depuis si longtemps que je suis seul...
Il me raconte qu'il a assisté au tir du point du jour. Il en est encore épouvanté? Nous passons ensemble plusieurs heures quand soudain mon camarade me dit qu'il voit plusieurs personnes. Il se met à genoux et les appelle de toutes ses forces. Elles ont entendu et viennent à nous. Ce sont des jeunes filles de la Croix-Rouge et deux infirmières emportent mon camarade. Les jeuens filles me prennent par les bras et les jambes et veulent m'emporter, mais les coups de fusil éclatent car ils ne veulent pas que les infirmières me ramassent. Comme je crains de les voir blesser, je les prie de m'abandonner, mais elles ne veulent pas. Elles m'emportent. Quelques minutes après, je suis en sûreté, à l'entrée de Longwy, l'on m'installe dans une automobile qui m'emporte à l'asile Marlame qui est un orphelinat où plusieurs salles ont été aménagées pour recevoir et soigner des blessés. Une bonne soeur me fait mon pansement, avec beaucoup de soin. Comme je souffre beaucoup, le docteur me fait une piqûre de morphine.
Un prêtre aussi vient m'encourager.
Je passe une bien mauvaise nuit, le canon qui ne cesse de gronder et les obus qui éclatent très près me font bien souffrir. Les infirmières, les infirmiers et les soeurs nous soignent avec beaucoup de dévouement jour et nuit.
Lorsque le 25 août, à midi, un obus vient tomber dans la salle. Personne ne s'y attendait. Il fait donc un affreux massacre.
La soeur supérieure est atteinte en pleine poitrine. Deux infirmiers, deux soignés, plusieurs infirmières sont tués net. Dans leurs lits, plusieurs de mes camarades sont blessés. D'autres obus continuent à éclater. C'est une épouvantable panique. Les infirmiers, les infirmières et les moins blessés se sont réfugiés dans une cave.
Seule, une brave soeur est restée avec nous. Les obus continuent à tirer sur l'asile. La brave soeur, toute seule, ne peut nous transporter. Elle va dans la cave chercher des infirmiers mais elle ne peut les décider à venir à notre secours. Seul, le vieux jardinier et une petite infirmière viennent nous chercher. Un par un, ils nous descendent dans la cave.
Mon tour arrive mais ce n'est pas un transport bien facile. Il faut que la brave soeur et le vieux jardinier aient bien du couarge. Ils m'ont installé sur une chaise et, par-dessus les corps des morts qu'il faut enjamber, les murs écroulés, les débris de toutes sortes.
La brave soeur qui m'a sauvé veut retourner dans les salles. Un blessé est resté dans son lit et va périr écrasé sous les éboulements. Les femmes et les enfants ne veulent pas la laisser sortir de la cave car c'est aller à une mort certaine. Et puis, ils lui disent que c'est un Allemand. "C'est un homme," répond la brave soeur et elle sort ,suivie du vieux jardinier; Quelques instants après, elle redescend. Elle porte courageusement avec le jardinier, son lourd fardeau. Le malheureux est sauvé. Mais il était temps car tout croûle au-dessus de nous. Une minute de plus, la brave soeur la brave soeur et le vieux jardinier étaient victimes de leur dévouement.
Pendant plusieurs heures qui nous semblent des siècles, nous restons dans cette cave qui, heureusement pour nous est très solide.
L'on entend la prière car dans ce terrible tombeau, tout le monde prie.
Ma blessure me fait souffrir car le transport m'a fait bien du mal. Je vois que tous mes camarades souffrent beaucoup aussi car la fumée de la poudre vient par moments nous asphyxier à l'envi [...] Sur le soir l'on nous apprend une horrible nouvelle : au-dessus de nous l'asile brûle. Les obus ont mis le feu.. C'est un véritable brasier. Puis le feu tombe par les soupiraux et enflamme la paille sur laquelle nous sommes couchés. Alors, c'est un véritable sauve qui peut : les femmes, les enfants et les moins blessés se sont enfuis et moi qui ne peux faire un mouvement, je reste abandonné avec plusiueurs de mes camarades, le feu se rapproche de nous. Alors, je me traîne jusqu'au bas des marches. Mais quelle souffrance j'ai endurée ! Je crache du sang à pleine bouche. Enfin, plusieurs hommes et des soldats arrivent. Un jeune homme me charge sur son dos et me sort du brasier avec bien des difficultés car l'entrée est à-moitié obstruée par les décombres tout tout embrasés. Enfin, nous voilà sortis. Nous sommes à 100 mètres à peu près de l'asile tout en flammes, lorsqu'un obus passe au-dessus de nos têtes en sifflant ; il va éclater devant l'asile. L'explosion a fait rouler mon sauveteur qui se relève et s'enfuit malgré mes supplications de m'emporter. Mais il n'entend rien. Il court à toute vitesse. Je suis encore abandonné couché dans un ruisseau.
Tout autour de moi, je ne vois que des maisons en flammes. Par instants un obus éclate dans ces brasiers et projette le feu à une très grande distance.
Je ne suis pas très longtemps là ; à peine un quart d'heure. Je vois passer un homme en courant. Je l'appelle : il vient à moi, me charge sur ses épaules et m'emporte.[...]
L'hôtel où m'a apporté ce brave est un hôtel thermal transformé en ambulance de la Croix Rouge. Là, plusieurs obus sont tombés donc tous les blessés sont dans les caves. Le bombardement continue jusqu'au lendemain à 2 heures de l'après-midi. Le fort est complètement démoli. L'hôpital de siège aussi. La garnison ne peut plus résister. Elle a courageusement lutté jusqu'au bout. Le bombardement ininterrompu a duré 6 jours et 5 nuits. Le commandant fait hisser le drapeau blanc. Les larmes aux yeux, il rend la place qui n'est plus qu'un monceau de ruines. Pas une maison ne reste là où s'élevait quelques jours avant, la belle ville de Longwy.
C'est un grand soulagement pour nous, pauvres blessés. Les braves soeurs, les infirmiers et infirmières remontent les blessés des caves et les installent dans les salles du magnifique hôtel. Les docteurs nous font nos pansements. Nous en avons bien besoin car depuis plusieurs jours, cela ne leur était pas possible.[...]
Lorsque les Allemands nous prennent pour nous emmener prisonniers dans leur pays, tous ces braves gens pleurent. J'ai le coeur bien gros de quitter la France.
Les Allemands nous emmènent à la gare. Bien des braves gens nous apportent leurs dernières douceurs et leurs encouragements.
Je suis installé dans un wagon à bestiaux, couché sur un peu de paille et le train part lentement au milieu de la foule qui pleure.


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Published by Merlin le zététicien des Mèmes - dans Drames humains
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commentaires

luc 16/01/2009 17:34

Des paroles en plomb fonduqui pèsent d'autant que les mots sont dit sur un temps qui semble sans rythme alors même qu'il est haché  (et gâché) par la guerre.Je te dois une réponse,j'espère pouvoir honnorer cette promesse mais le temps est serré.Merci d'avoir mis ce texte sur la toile pour le rendre accessible à ceux qui n'ont pas cet ouvrage.

Merlin le zététicien des Mèmes 17/01/2009 21:41


Non, les paroles de Désiré (c'était le prénom d'un de mes grands-pères) ne sont pas de plomb. Elles sont modérées, modestes et remplies de souffrances contenues et de respect et d'admiration pour
ceux qui l'ont aidé, qui ont aidé ses camarades à sortir de ce trou à rats où ils étaient piégés par leurs blessures.

Tu sais qu'à propos de plomb (fondu à un moment) lorsque j'étais gamin on nous offrait des soldats de plomb (pas Israélines, ça n'existait pas encore) eh bien je ne jouais pas à cela. Je préférais
les coureurs cyclistes et les pompiers : ma beauté du sport et le sens de secourir.


aimela 14/01/2009 11:42

J'ai entendu parler de ces lettres toutes merveilleuses par leur témoignage  d'une réalité  absurde. Ces hommes ont été envoyés là où ils n'auraient jamais du être s'il n'y avait pas eu cette guerre. Aucun enseignement, les guerres sont toujours là, tuant , hommes, femmes , enfants . Merci Merlin pour ce texte  

Merlin le zététicien des Mèmes 17/01/2009 21:43


Oui Aimela, j'ai ce mivre dans ma table de chevet et je lis quelques lettres, souvent, le soir, avant de m'endormir en me disant "Quel bonheur que nous et nos enfants ayons la paix !"

Je déteste les guerres mais j'aime les humains. Pas ceux qui décident de faire tuer les autres bien sûr !


Viviane 13/01/2009 09:03

Cet article est poignant, et d'autant plus que ce sont des paroles de la vraie vie, de vraie guerre. Un témoignage qui ne fait pas dans le pathos et la sensiblerie mais part du réel, sans effets de manches.Il me rappelle les mémoires de mon beau père qui était résistant à 15 ans dans le pays basque et dans les Ardennes, et qui après des jours de marche dans le froid, la peur , la faim , sous les obus et la mitraille, se retrouva chef de son petit escadron. Son meilleur ami et officier avait été décapité par un obus devant lui. Dans la neige il s'est mis au péril de sa vie à implorer Dieu de recoller cette tête. Dieu n'a jamais entendu ces suppliques de guerres qui souvent se font en son nom;cela me rappelle mon cher grand père qui était lui aussi rescapé de Verdun. Lorsqu'il tentait de m'en parler, au bout de dix minutes sa voix s'atranglait dans sa gorce et il pleurait, il regardait loin devant lui et je sentais quelque chose remonter, tellement atroce que ce ne pourrait jamais être dit. Cet effroi qui décrit avec des mots si juste l'extrait que tu nous offres dit toute l'horreur, bien mieux que les médias et celles et ceux qui sur les blogs tentent d'appater le chaland en alternant reportages partiaux et autopromotion cynique et mufle.Merci de ce témoignage car il me rappelle mo pépé tant aimé.ETme dit c qu'il a souffert sans jamais parvenir à en parler.