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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 15:18

"Il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine
et au pelage mouillé. La bête s'arrêta, sembla chercher un équilibre,
prit sa course vers le docteur, s'arrêta encore,
tourna sur elle-même avec un petit cri
et tomba enfin en rejetant du sang
par les babines entrouvertes.
Le docteur la contempla
un moment et remonta
chez lui.

Ce n'était pas au rat qu'il pensait."
(Albert CAMUS, La Peste)

Mieux vaut un rat vivant qu'un chat crevé.


J'étais parti de bonne heure ce matin-là car la veille, j'avais débusqué de son gîte un beau lièvre dans les environs du château de Crosville. J'avais préparé minutieusement mes cartouches avec du plomb n° 4, graissé mon fusil 'Robust-Idéal', un calibre 16 de belle facture qui ne manquerait pas sa cible le moment venu...

Le château de Crosville

Dans le grand jardin, derrière la splendide demeure, j'aperçus Michèle la propriétaire, et je lui demandai si elle n'avait pas vu le capucin dans les parages. Comme elle s'apprêtait à me répondre, le rouquin sauta du talus et se dirigea vers les marais.

                   Michèle LEFOL

Michèle me souhaita bonne chance. Je sifflai Princesse ma chienne,  une braque, qui avait un flair exceptionnel et un souffle de marathonienne.
Le lièvre s'en allait vers la rivière qui contourne le marais. Il s'orientait vers la butte que nous appelons l'île de Crosville car en hiver lorsque les marais sont totalement inondés, c'est le seul espace de terre qui reste émergé. Là, habitait un vieux misanthrope, Hyppolite LEHADOUEY, une sorte d'ermite qui avait à peu près 70 ans. Sa maison en pierre du pays était encore couverte de chaume et le petit jardin qui l'entourait était remarquablement mal entretenu car le lierre et les ronces y faisaient la loi.
Hyppolite m'aperçut de loin et me cria :
- " Tchi qu' tu traches par ilô ?"
- Vous n'auriez pas vu un lièvre dans le coin Maît' LEHADOUEY ?
- Ah pas à matin mais i vyint souvent par ichin. J' l'y veu aco y' a treis jours.










À peine avait-il achevé cette phase que j'entendis Princesse s'agiter bruyamment. Elle aboya trois fois en direction de la haie et le fuyard repartit vers le marais. Je visai rapidement le cul et tirai les deux coups à la suite. Mon lièvre fit une triple culbute et ma chienne courut vers lui en jappant comme une folle. Nous le tenions...
Le père Hyppolite me félicita et me dit :
- Veux-tu veni beire une moque ?
- Oui, merci à vous, ce n'est pas de refus. Je posai mon gros capucin sur la table de son antre et nous bavardâmes pendant trois bons quarts d'heure en buvant un cidre bouché qui n'était ma foi pas mauvais du tout.
Mais il fallait que je reparte car on m'attendait déjà pour le déjeuner. Il était plus de treize heures...

- "À la prochaine fois Maît' Hyppolite et prenez bien soin de vous !
- Tei itou man garçon, dis byin l' boujou à ta grand-mère de ma part...
- Je n'y manquerai pas. Merci pour la moque. Au revoir !"






Je ne retournai pas à l'Île de Crosville durant l'été car je travaillais dans une ferme à une vingtaine de kilomètres plus à l'ouest.
Après une arrière-saison particulièrement pluvieuse, l'hiver 1962-1963 fut  exceptionnellement rigoureux. Les marais étaient inondés comme jamais ils ne l'avaient été et un froid sibérien se répandit, pendant plus de cinq semaines sur ces étendues d'eau à perte de vue. Il fit jusqu'à - 23 ° C. Le lait gelait dans les seaux et les bidons, et cela, même dans les maisons. Une épaisseur de glace de 40 à 50 cm recouvrit nos marécages. Il était devenu possible de rouler en voiture sur cette étendue parfois recouverte d'une couche de 10 cm de neige. La Douve et toutes les rivières étaient prises par les glaces, en tous endroits ,et la mer gelait aussi, détruisant de nombreux coquillages et crustacés de l'estran.


Puis, le printemps revint, tardivement. La glace fondit et l'eau se retira rapidement.





Le 28 mars 1963 — c'était un jeudi — je me décidai à aller rendre une petite visite à Hyppolite LEHADOUEY. Je frappai à sa porte à  trois reprises. N'entendant rien, je poussai la porte doucement.
- Père Hyppolite ?
Aucune réponse ! J'avançai dans la pièce sombre et m'approchai de l'alcôve où dormait habituellement le père LEHADOUEY. Il était là, étendu, mais il semblait très amaigri dans des vêtements trop grands. Je m'approchai encore et entrevis un visage complètement décharné et couvert de meurtrissures encore sanguinolentes. Son vieux chat était mort à ses côtés. Il n'avait pas pu assez bien le défendre.
La mort remontait à plusieurs semaines sans doute...

Les rats l'avaient mangé.
©Merlin 10-9-2009
©Merlin 10-9-2009

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commentaires

LEHADOUEY 18/04/2009 22:46

Je suis assez daccord ce recit donne le frisson surtout quand on s appelle Lehadouey . Se dire que peut etre un de mes ancetre ?? fut devorè par des rats.

Merlin le zététicien des Mèmes 20/04/2009 21:10


Alors peut-être es-tu Jean-Paul ?


Valentine :0056: 29/03/2009 21:17

Rappel du roman si fort d'Elsa Triolet : "Roses à crédit". Moi qui n'y croyais pas !

Merlin le zététicien des Mèmes 31/03/2009 11:50



Je n'ai jamais lu ce roman mais si je le trouve à la bibliothèque de mon village, je ne manquerai pas de le sortir pour faire connaissance avec
l'héroïne.
Tu sais, j'ai en tête quantité de témoignages de cette misère que l'on pourrait qualifier de moyen-âgeuse.

Merci de ta visite Valentine. J'essaierai d'aller faire un tour sur ton blog un de ces jours mais mon temps est de plus en plus compté car je le consacre de plus en plus à la lecture et
aux recherches.
Bien à toi,
J-P



Mony 29/03/2009 19:41

Tout d'abord, il y a le lièvre seul et pourchassé. Comme j'aurais aimé le savoir libre à travers champs... et puis vient cet homme solitaire lui aussi et qui meurt dans son lit sans que personne ne s'inquiète de son absence.Entre les deux quelle est la mort la plus cruelle ? Cette histoire me ramène à notre wallon si similaire au parler normand mais hélas aussi à cette jeune indienne adoptée par un couple de notre village. Petit bébé elle a eu les pieds presque intégralement mangés par des rats sur une poubelle.Merci pour ce beau texte et merci à Viviane de m'avoir permis de le découvrir.Amitiés,Mony

Merlin le zététicien des Mèmes 31/03/2009 11:45



Ce lièvre est un accident Mony. En fait, je chassais les grives la veille et je suis revenu le lendemain car j'avais fait sortir ce beau lièvre de son
gîte...
À cette époque j'étais très jeune encore et je m'enflammais pour des chasses à courre sans chevaux, ni cor de chasse ni piqueurs. J'ai vite abandonné cette pratique et n'ai jamais passé
mon permis en fait... Mais c'est exaltant de poursuivre un lièvre sur des distances incroyables et d'essayer de déjouer toutes leurs ruses. Genevoix l'a raconté, bien avant moi...
Cruelle la mort de ce lièvre ? Pas plus que celle de tous ces agneaux qui vont être tués "proprement" par des "délégués" des hommes qui ne se salissent plus les mains à faire ce sale
boulot. Tous ceux qui mangent de la viande doivent avoir ça présent à l'esprit. À cet égard, seuls les vrais végétariens sont un peu cohérents même s'ils tuent eux aussi des êtres vivants
(végétaux) pour se nourrir.
Tu as raison, le wallon est d'une grande proximité avec le normand ou le picard, comme toutes ces langues d'Oïl de notre douce France et de notre voisine Belgique. Moi, je ressens 
très fort cette parenté & ça me plaît de la faire connaître et reconnaître.
Oui, les rats sont souvent là, aux portes de la misère et c'est horrible parfois car eux aussi doivent survivre. La petite Indienne dont tu parles et le malheureux héros de mon histoire
(vraie) ont eu la malchance d'être vulnérables au moment où il ne le fallait pas.
@mitiés & merci de ta visite,
J-P



aimela 24/03/2009 13:23

Terrible cette histoire surtout que je la pressens vraie. Il est beau ce château, il date de quand ?  Je suis curieuse de l'histoire enfin des anecdotes  qui font la grande. Merci pour ce bel article et de la langue que tu as inséré, j'ai fait un texte avec quelques mots  dedans, je le mettrai un jour peut-être  sur mon blog .

Merlin le zététicien des Mèmes 26/03/2009 11:57



Je te dirai cela en message privé mais tu n'es pas loin de la vérité. L'essentiel du château date du XVIème-XVIIème siècle. La
tour de gauche qu'ils appellent donjon est bien plus ancienne. Je dirais XIVème.


Amitiés. J-P



Le bateleur 22/03/2009 18:08

Je n'avais pas vu le sympathique lien merci Jean-Pierre

Merlin le zététicien des Mèmes 24/03/2009 22:36



Je l'avais dit dès le départ : chose promise, chose due.
Non, c'est moi qui te remercie de m'avoir donné l'envie de faire apparaître ce petit récit de vie, si on peut dire...