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14 novembre 2006 2 14 /11 /novembre /2006 18:15
   Un certain bateleur de mes amis a proposé sur son blog ce sujet de discussion ou de réflexion :


        Avez vous l'idée d'une  (prise de)   décision qui ne comporte aucune hésitation ?


(c'est à dire concevez vous possible l'un sans l'autre, avec éventuellement un exemple dans le cas où la réponse est affirmative )

Merci d'avance.

 



Évidemment, la question peut paraître simple au premier abord, mais en réalité, elle est aussi complexe que l'est le fonctionnement du cerveau humain dans sa totalité et dans les fonctions plus spécifiques mettant en jeu des choix qui sont autant de prises de décision.
Un début de discussion a été amorcé sur le blog de Luc   ici-même.
Mais je voudrais essayer de reprendre quelques points relatifs à ce sujet car il m'appparaît comme extrêmement important :

 La problématique elle-même est-elle celle de l'intelligence humaine et sa capacité à faire des choix volontaires, c'est à dire examiner les conditions dans lesquelles s'exerce le libre-arbitre de tout un chacun. Ou s'agit-il d'une exégèse sur les piétinements de l'intelligence artificielle qui louvoie depuis de nombreuses années, en essayant de montrer son... intelligence, notamment par des choix extraordinairement complexes à effectuer.
La question comporte l'expression "qui ne comporte aucune hésitation".

C'est donc d'abord sur le choix de ce mot "hésitation" que je voudrais braquer l'objectif de ma réflexion. En fait, hésiter, avoir des hésitations donc, c'est être dans un état d'incertitude, d'irrésolution qui suspend l'action, la détermination. (Ainsi parle le Petit Robert...)
Il est bien évident que, dans un certain nombre de situations - suivant la gravité, l'intensité et l'enjeu d'une décision qui va être prise - on peut être amené à balancer, atermoyer, consulter, délibérer longuement, douter, flotter, patauger, reculer, se tâter et même rester en suspens, à se demander si... La langue française est très riche pour traduire ces situations de doute qui sont tout à fait à l'honneur des êtres humains. Au moins 43 mots ou expressions expriment ces états d'âme !
 Dans chaque esprit qui a à prendre une décision, cet effet qui consiste à peser le pour et le contre, à se retrouver dans des atermoiements délicats est bien connu, notamment dans les drames classiques (Le Cid ; Hamlet). Mais, bien sûr aucune décision n'est de même nature qu'une autre.
En fait, Luc fait une remarque qui peut nous approcher de la réalité biologique de ces "prises de décision" :
"J'ai tout de même l'impression que dans chacune
(si on excepte l'acte réflexe où tout en nous est court-circuité)
il y a tout de même un moment d'orientation vers l'action qui a un rapport avec la prise de décision."

1) Le cerveau humain est le résultat d'une évolution de plusieurs centaines de millions d'années et MacLEAN a bien montré que la partie reptilienne de notre "organe-à-réfléchir" ne réfléchissait pas beaucoup puisqu'elle est consacrée effectivement aux actions réflexes dont la finalité est la survie : tous les gestes réflexes - contre lesquels on ne peut absolument rien - sont de cet ordre là.

2) La partie paléo-mammalienne (vieille de quelques dizaine de millions d'années) est déjà porteuse de fonctions plus élaborées car le système limbique notamment est responsable d'émotions comme la peur, l'affection (ou ce qui en tient lieu) et il faut bien dire qu'il est en grande partie dominé par des hormones ou plutôt des équilibres hormonaux qui le font réagir dans tel ou tel sens suivant les sollicitations de l'environnement...
Finalement, ces deux cerveaux-là ne laissent pas beaucoup de liberté et les décisions qu'ils prennent ne sont pas entachées de beaucoup d'hésitations tant il est vrai qu'on reste dans les actes réflexes, les habitus pavloviens et la dictature des hormones.

3) Reste alors  le 3ème niveau de notre évolution biologique : le cerveau néomammalien (qu'on appelle couramment néocortex.) Ce dernier s'est progressivement mis en place (mais c'est assez rapide au regard du temps de l'Évolution darwinienne) il y a 120 000 ou 100 000 ans et s'est stabilisé depuis 35 000 ans environ.
C'est une couche de neurones pleine de replis, beaucoup plus élaborée que les deux précédentes moutures : aires du langage et aires frontales en particulier qui permettent notamment l'exercice de la raison, de la discussion, de la réflexion et  les choix ou décisions volontaires après analyse  complexe dans les aires frontales et pré-frontales des données de l'environnement (au sens large du mot.)
Alors bien sûr, le plus souvent, dans ce cas - et c'est d'autant plus vrai que l'analyse des données et leur confrontation sont complexes  - on assiste à des balancements du jugement que l'on peut appeler hésitations, comme balancent les plateaux et l'aiguille d'une... balance de Roberval quand les poids  déposés sur chaque plateau sont assez proches. Elle semble hésiter elle aussi avant de donner son verdict d'équilibre. Mais si la différence est flagrante, la décision est immédiate : l'aiguille penche instantanément à droite ou à gauche.
La justice humaine fonctionne comme cela aussi ou devrait le faire. Mais peut-être faudrait-il procéder à une révision générale des balances et des glaives qui sont devenus de moins en moins équilibrées pour les unes et tranchants pour les autres.


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Published by Merlin le zététicien des Mèmes - dans Dans le champ des neurosciences
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commentaires

le bateleur 17/12/2006 21:56

(excuse moi de t'écrire ici mais j'ai changé de boite aux lettres lebateleur2@gmail.com et n'ai plus ton adresse)connais tu Maurice Cohenhttp://www.guysen.com/articles.php?sid=5355si non il devrait t'intéresser ...à tout à coup comme dit un ami

Valentine :0056: 05/12/2006 18:47

J'aime ta grande écriture rouge, je capte un peu mieux... Mais j'avoue qu'en général le niveau de réflexion de tes articles est trop fort pour moi !  Je fais comme les gamins, je regarde les images, et j'adore les gamins de l'article du bas de page ("j'ai perdu ma dent...").Et puis je lis ce qui n'est pas long, par exemple ton message sur "l'heure esclavage", et cela me rappelle Ronsard avec son rythme d'alexandrins :« Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame !- Las, le temps, non ; mais NOUS nous en allons,Et tôt serons étendus sous la lame...»En ce qui concerne l'hésitation, j'approuve ton partage des fonctions cérébrales, mais j'imagine aisément l'hésitation possible au niveau 2 (la partie paléo-mammalienne, siège des affects) : un chien par exemple qui verrait un os à 3 mètres devant lui alors qu'un incendie approche, pourrait être pris entre l'appétit, et la peur.  Le heurt entre deux grandes émotions est je crois le principe même de l'hésitation. D'ailleurs je me demande si ce n'est pas de là que proviennent les célèbres stances du CID :   « Père, maîtresse, honneur, amour... »

Valentine :0056: 04/12/2006 22:52

Merci Merlin de ta visite inattendue ! J'y compte bien, que tu ne sois pas mort ! Et bien qu'en ce moment je voie les minutes passer beaucoup trop vite pour mon goût, je vais trouver le temps de te lire bientôt (ce soir il est trop tard...).

le bateleur 19/11/2006 10:33

(Réponse à ta dernière question) prélever quelques cerises pour rétablir l'équilibre (sourire)²

Merlin le zététicien des MÚmes 19/11/2006 20:42

J'en connais quelques un(e)s qui vont se faire un plaisir de... prélever afin de rétablir l'équilibre. LOL !Tu nous offres-là la cerise sur le gâteau, Luc.

Marguerite 18/11/2006 17:19

Pour moi aussi Henri Laborit fait partie des plus grands, il a été à l'origine de ma vocation pour la psychopharmacologie, il y a fort longtemps...
En lisant vos commentaires sur la prise de décision, je me pose ces questions :
- Y a-t-il un principe de subsidiarité de la décision, tout ce qui peut être décidé avant ld'arriver à la conscience l'est-il ?
- La conscience ne pouvant traiter qu'un sujet à la fois, est-ce que seuls arrivent à la conscience les problèmes pour lesquels l'émotion n'a pas été suffisante pour enclancher une décision automatique ?

Merlin le zététicien des MÚmes 19/11/2006 21:03

Rostand, Laborit, Changeux et maintenant Dehaene & Naccache entre autres, je leur dois tous mes meilleurs moments de compréhension (à mon modeste niveau de béotien) de cette machine biologique si fantastique qu'est le cerveau humain et j'en ai vu des milliers à l'oeuvre devant moi, pendant 4 décennies. C'est pour cela que cette quête me fascine et m'enthousiasme.Pour répondre à ta question Marguerite ( et je la remettrai sur le tapis dans le n° 2 de mon triptyque), je crois que, comme il y a trois grands types de mèmes, il y a aussi trois grands types de décisions mais qui n'ont pas le même statut je dirais presque ... phylogénétique :- le réflexe de survie ou tous les réflexes incoercibles de notre système nerveux et de ses périphériques (tendons, nerfs etc...)- la bouffée hormonale impérieuse qui déclenche une action ou un choix qui en entraînera d'autres de facto, comme le 'coup de foudre' ou autres clashes hormonaux que certains psy appellent "pulsions irrésistibles". Pour certaines de ces "décisions", lorsqu'elles parviennent à la conscience, il est trop tard...- Les décisions pesées, mûrement réfléchies et comparées à d'autres possibles, qui se concoctent dans les aires frontales et préfrontales où siège la conscience et qui peuvent être des erreurs au bout du compte mais qui ont été "calculées".Enfin et j'y reviendrai dans le n° 2, je crois qu'il existe des décisions qui font le tour de la hiérarchie cérébrale, du cerveau reptilien au néocortex en activant l'hippocampe et l'amygdale à un niveau très élevé. Ces décisions-là s'imposent à nous quelques rares fois dans la vie et j'en parlerai aussi.Pour répondre à ta 2ème question, je pense que tous les agencements/combinaisons sont possibles et que les 3 niveaux peuvent agir indépendamment ou interagir simultanément. Tout dépend des circonstances et surtout de l'urgence de la réponse à formuler.