Mercredi 24 février 2010
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Depuis sans doute beaucoup plus de 50 000 ans,
les hommes modernes se sont assis autour du feu, près de leurs abris comme les grottes ou, de place en place, au cours des périodes de chasse où ils poursuivaient le gibier.
Leurs neurones miroirs s’activaient naturellement, à la lueur du feu de bois, lorsque l’un de leurs congénères effectuait un mouvement de la tête ou des mains pour signifier quelque chose, raconter la dernière chasse au mammouth, se levant au besoin pour mimer une séquence de la scène évoquée.
Certes, au départ, ce furent les "récits de vie" qui dominèrent autour du foyer du clan, mais très vite, on rendit ces séquences plus cérémoniales et pour tout dire plus rituelles. Le feu vénéré avait fait découvrir à ces premiers hommes le sens du sacré, une vraie religiosité.
Le temps des incantations et de la magie :
Très tôt, ce sens de la convivialité, grâce à l’empathie permise par la mise en activité des neurones miroirs va mettre ces hommes en situation de s’exprimer individuellement, pour le groupe, et de développer des conduites rituelles autour du feu central. Les récits vont se multiplier : mimodrames d’abord, avec une gestuelle et une mise en scène adaptées, mais aussi bruitages, onomatopées signifiantes, cris et sonorités avec inflexions spécifiques de la voix. Les mélopées étaient nées et les premières incantations s’élevaient à proximité du campement. La magie de ces actes collectifs n’échappait à personne. Le caractère sacré de ces rites qui devinrent des danses, des cérémonies, puis des fêtes était indiscutable et mystérieux, et chacun s’en réjouissait au nom de l’esprit de clan qui prévalut très vite. L’empathie clanique fut donc le ciment social de ces Homo sapiens. On peut parler dès lors de pacte sacré avec les esprits et les puissances de la nature.
Bien sûr, les plus habiles à danser et à psalmodier ces incantations pour la réussite de la tribu (à la chasse notamment) devinrent les chamanes, qui étaient infiniment respectés car ils intervenaient auprès des esprits pour la survie du groupe et l’appel de la chance. Ils cherchaient à conjurer le mauvais sort en communiquant directement avec les dieux. D'autres immortalisèrent certaines scènes de vie sur les parois de grottes sacrées.
Paul TRÉHIN fait à cet égard l'hypothèse que ces artistes du paléolithique étaient des autistes, protégés et très respectés par le clan.
Le temps de l’oralité primaire ou période privilégiée de la tradition orale :
Très vite, des codes phonologiques vont s’organiser dans l’esprit de ces clans, toujours autour du feu. (J’en reparlerai d'abondance dans "l’édification du langage").
Les hommes de ces temps farouches vont développer une tradition orale qui va permettre pendant très longtemps, au cours de ces soirées au coin du feu, de raconter des histoires du passé, de transmettre les mythes hérités des souvenirs des anciens, de créer des espaces festifs avec distractions simples assorties de chants et de danses. Cette époque n’est pas encore complètement éteinte mais on peut dire que globalement elle a perdu tout son lustre et son éclat au milieu du XXè siècle en même temps que chez nous, on brûlait les derniers cierges flamboyants de la religion catholique (comme le démontre Marcel Gauchet dans son magistral essai "Le désenchantement du monde").
Les débuts de l’écrit ; premiers alphabets :
Il est très probable que le cheminement vers une écriture alphabétique a commencé très tôt. L’envie de laisser des traces ou marques durables transparaît déjà - avec des encoches - dans la grotte de Niaux (- 13 000 ans), souci de représenter les jours (calendrier) ou les animaux tués à la chasse ? On n’en sait rien.
Mais au XIIème siècle avant JC, des marchands et navigateurs mirent au point un alphabet qui, cette fois avait toutes les caractéristiques d’un alphabet phonétique. Il s’agit de l’alphabet phénicien. Celui-ci fut à l’origine de l’alphabet grec, puis de notre alphabet latin mais aussi de l’alphabet araméen qui donna ceux de l’Hébreu et de l’Arabe…
Grâce à ces encodages de la parole, la mémoire des hommes était fixée une fois pour toutes sur un support et devenait indélébile et très difficile à falsifier. L'usage de l'écriture et des chiffres dans les affaires et le commerce (tenue de comptes, contrats etc…) en théologie (prosélytisme orienté vers la conversion), en poésie et en littérature aussi bien sûr commencèrent à se répandre de par le monde. Mais tout ceci restait réservé à une certaine élite car il ne s’agissait que de papyrus, tablettes, codex ou manuscrits uniques.
Néanmoins, la capacité de communiquer et d’informer avait élargi la palette et le champ d’action du verbe humain. En outre, le type de pensée que mobilisait l’écrit devint sensiblement différent de celui de l’oralité première.
Apparition de l’écrit « industriel » :
C’est seulement en 1440 que Gutemberg développa l’imprimerie en Europe, alors que cela faisait 13 siècles que les Chinois avaient mis au point ce procédé, après avoir inventé la fabrication du papier.
Mais on peut dire que l’avènement de cette Galaxie Gutemberg a révolutionné la communication dans le monde entier et que cette capacité à dupliquer de l'information à l’infini a été génératrice de beaucoup de changements culturels.
Les représentations de tous les lecteurs allaient devenir très sensiblement différentes de celles des auditeurs accrochés à l’oral.
Vers la fin du XIXème siècle, en France, l’école gratuite et obligatoire de Jules Ferry va mettre cet outil de l’écrit à la disposition de tous, puisque chacun pourra désormais apprendre à lire et à écrire dans l’école de la République.
C’est une révolution culturelle dans les faits.
La civilisation de l’image :
Progressivement - même si l’image et le dessin ont toujours rempli un rôle important dans la communication entre les hommes (fresques pariétales, iconographie ancienne, enluminures, gravure, photographie etc…) - le rôle de l'image va s'amplifier à côté de l'écrit, mais c’est surtout après la deuxième guerre mondiale que la civilisation de l’image va exploser.
La photo et le cinéma vont prendre leur vitesse de croisère et bientôt une étrange petite lucarne va s’installer assez vite dans tous les foyers de France, remplaçant le feu de cheminée central. Le réel est maintenant recréé au plus fidèle : image et son sont au rendez-vous et si le monde de Marconi (la TSF) était proche de l’oralité classique, celui des media cathodiques (pour l’instant) fournira momentanément l’illusion d’un idéal de vérité et de beauté à ses télespectateurs ébahis...
Hélas, il faut bien dire que les prosélytismes de ceux qui se sont emparés de ce temple, la publicité et la duplicité auront vite raison de ce bel espoir d’une culture exigente offerte à tous. Aujourd’hui, à l’époque des écrans plasma plats, les programmes sont plats eux aussi : c’est devenu très souvent, trop souvent, une télé-daube dont les seuls soucis sont de promouvoir les talents 'des copains et des coquins'. Bref un népotisme commercial sans idéal digne de ce nom, même si on pourrait citer quelques émissions-exceptions.
(À suivre...)
Leurs neurones miroirs s’activaient naturellement, à la lueur du feu de bois, lorsque l’un de leurs congénères effectuait un mouvement de la tête ou des mains pour signifier quelque chose, raconter la dernière chasse au mammouth, se levant au besoin pour mimer une séquence de la scène évoquée.
neurones miroirs
(Cliquer)
Ces échanges ont permis de développer la
cohésion des groupes, grâce à l’empathie générée au sein de ces communautés de destin. Le feu fut le lien nécessaire et le moyen de renforcer ce lien d’espèce. Les émotions vitales sucitées par
le système limbique étaient là, très présentes dans ces premiers dialogues et le langage n’allait pas tarder à se développer considérablement.(Cliquer)
Certes, au départ, ce furent les "récits de vie" qui dominèrent autour du foyer du clan, mais très vite, on rendit ces séquences plus cérémoniales et pour tout dire plus rituelles. Le feu vénéré avait fait découvrir à ces premiers hommes le sens du sacré, une vraie religiosité.
Le temps des incantations et de la magie :
Très tôt, ce sens de la convivialité, grâce à l’empathie permise par la mise en activité des neurones miroirs va mettre ces hommes en situation de s’exprimer individuellement, pour le groupe, et de développer des conduites rituelles autour du feu central. Les récits vont se multiplier : mimodrames d’abord, avec une gestuelle et une mise en scène adaptées, mais aussi bruitages, onomatopées signifiantes, cris et sonorités avec inflexions spécifiques de la voix. Les mélopées étaient nées et les premières incantations s’élevaient à proximité du campement. La magie de ces actes collectifs n’échappait à personne. Le caractère sacré de ces rites qui devinrent des danses, des cérémonies, puis des fêtes était indiscutable et mystérieux, et chacun s’en réjouissait au nom de l’esprit de clan qui prévalut très vite. L’empathie clanique fut donc le ciment social de ces Homo sapiens. On peut parler dès lors de pacte sacré avec les esprits et les puissances de la nature.
Bien sûr, les plus habiles à danser et à psalmodier ces incantations pour la réussite de la tribu (à la chasse notamment) devinrent les chamanes, qui étaient infiniment respectés car ils intervenaient auprès des esprits pour la survie du groupe et l’appel de la chance. Ils cherchaient à conjurer le mauvais sort en communiquant directement avec les dieux. D'autres immortalisèrent certaines scènes de vie sur les parois de grottes sacrées.
Paul TRÉHIN fait à cet égard l'hypothèse que ces artistes du paléolithique étaient des autistes, protégés et très respectés par le clan.
Le temps de l’oralité primaire ou période privilégiée de la tradition orale :
Très vite, des codes phonologiques vont s’organiser dans l’esprit de ces clans, toujours autour du feu. (J’en reparlerai d'abondance dans "l’édification du langage").
Les hommes de ces temps farouches vont développer une tradition orale qui va permettre pendant très longtemps, au cours de ces soirées au coin du feu, de raconter des histoires du passé, de transmettre les mythes hérités des souvenirs des anciens, de créer des espaces festifs avec distractions simples assorties de chants et de danses. Cette époque n’est pas encore complètement éteinte mais on peut dire que globalement elle a perdu tout son lustre et son éclat au milieu du XXè siècle en même temps que chez nous, on brûlait les derniers cierges flamboyants de la religion catholique (comme le démontre Marcel Gauchet dans son magistral essai "Le désenchantement du monde").
C’est en fait très vite la télévision qui va remplacer cette
convivialité fort ancienne des veillées au coin du feu.
Les débuts de l’écrit ; premiers alphabets :
Il est très probable que le cheminement vers une écriture alphabétique a commencé très tôt. L’envie de laisser des traces ou marques durables transparaît déjà - avec des encoches - dans la grotte de Niaux (- 13 000 ans), souci de représenter les jours (calendrier) ou les animaux tués à la chasse ? On n’en sait rien.
Cerf de la grotte de Niaux
Mais déjà, 3000 ans avant Jésus Christ, les
hiéroglyphes égyptiens permettaient d’écrire des récits sur la pierre. Dès 2950 avant JC, chez les Sumériens, des pictogrammes servirent à exprimer des idées avant qu’une écriture cunéiforme ne
s’immortalise sur des tablettes d’argile. À partir de 2340 avant JC, des scribes écrivaient en Akkadien et cette langue perdurera à Babylone…Mais au XIIème siècle avant JC, des marchands et navigateurs mirent au point un alphabet qui, cette fois avait toutes les caractéristiques d’un alphabet phonétique. Il s’agit de l’alphabet phénicien. Celui-ci fut à l’origine de l’alphabet grec, puis de notre alphabet latin mais aussi de l’alphabet araméen qui donna ceux de l’Hébreu et de l’Arabe…
Grâce à ces encodages de la parole, la mémoire des hommes était fixée une fois pour toutes sur un support et devenait indélébile et très difficile à falsifier. L'usage de l'écriture et des chiffres dans les affaires et le commerce (tenue de comptes, contrats etc…) en théologie (prosélytisme orienté vers la conversion), en poésie et en littérature aussi bien sûr commencèrent à se répandre de par le monde. Mais tout ceci restait réservé à une certaine élite car il ne s’agissait que de papyrus, tablettes, codex ou manuscrits uniques.
Néanmoins, la capacité de communiquer et d’informer avait élargi la palette et le champ d’action du verbe humain. En outre, le type de pensée que mobilisait l’écrit devint sensiblement différent de celui de l’oralité première.
Apparition de l’écrit « industriel » :
C’est seulement en 1440 que Gutemberg développa l’imprimerie en Europe, alors que cela faisait 13 siècles que les Chinois avaient mis au point ce procédé, après avoir inventé la fabrication du papier.
Mais on peut dire que l’avènement de cette Galaxie Gutemberg a révolutionné la communication dans le monde entier et que cette capacité à dupliquer de l'information à l’infini a été génératrice de beaucoup de changements culturels.
Les représentations de tous les lecteurs allaient devenir très sensiblement différentes de celles des auditeurs accrochés à l’oral.
Vers la fin du XIXème siècle, en France, l’école gratuite et obligatoire de Jules Ferry va mettre cet outil de l’écrit à la disposition de tous, puisque chacun pourra désormais apprendre à lire et à écrire dans l’école de la République.
C’est une révolution culturelle dans les faits.
La civilisation de l’image :
Progressivement - même si l’image et le dessin ont toujours rempli un rôle important dans la communication entre les hommes (fresques pariétales, iconographie ancienne, enluminures, gravure, photographie etc…) - le rôle de l'image va s'amplifier à côté de l'écrit, mais c’est surtout après la deuxième guerre mondiale que la civilisation de l’image va exploser.
La photo et le cinéma vont prendre leur vitesse de croisère et bientôt une étrange petite lucarne va s’installer assez vite dans tous les foyers de France, remplaçant le feu de cheminée central. Le réel est maintenant recréé au plus fidèle : image et son sont au rendez-vous et si le monde de Marconi (la TSF) était proche de l’oralité classique, celui des media cathodiques (pour l’instant) fournira momentanément l’illusion d’un idéal de vérité et de beauté à ses télespectateurs ébahis...
Hélas, il faut bien dire que les prosélytismes de ceux qui se sont emparés de ce temple, la publicité et la duplicité auront vite raison de ce bel espoir d’une culture exigente offerte à tous. Aujourd’hui, à l’époque des écrans plasma plats, les programmes sont plats eux aussi : c’est devenu très souvent, trop souvent, une télé-daube dont les seuls soucis sont de promouvoir les talents 'des copains et des coquins'. Bref un népotisme commercial sans idéal digne de ce nom, même si on pourrait citer quelques émissions-exceptions.
(À suivre...)
Par Jean-Pierre CRESPIN
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Publié dans : Autour du feu primitif
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