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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 18:18
Merci à Isabelle qui m'a prêté si aimablement son livre personnel car celui de la bibliothèque pour tous de mon village n'était pas rentré. J'aurais même accepté de sa part un album pour enfants : dans cette éventualité, je l'aurais lu à ma petite fille qui aurait adoré ça...






Je suis d’abord allé voir le film « Le hérisson » qui est une adaption du « roman » de Muriel BARBERY, «  L’élégance du hérisson » avec les comédiens Josiane BALASKO,  Garance LEGUILLERMIC & Togo IGAWA. Puis j’ai un peu regretté cette démarche inversée. J’aurais sans doute dû lire le livre d’abord.

Dans le film Paloma m’a bien convaincu, de même que Kakuro OZU mais, pour Renée, la concierge, le compte n’y est pas même si Josiane BALASKO a fait des efforts pour se transformer physiquement en personne revêche, acariâtre et un rien bourrue, notamment dans les expressions faciales et celles de sa bouche. J'aurais préféré que l'on donnât le rôle à Catherine FROT, sans hésitation...

 

 


Mais j’ai voulu lire le livre pour essayer de me rendre compte - texte à l’appui – qui était ce hérisson en réalité. Très très bon livre en vérité, qui a construit son succès exceptionnel par le bouche à oreille, et c’est amplement mérité.

Mais, ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas vraiment d’un roman. C’est assez agréable à lire, comme un roman. Ça se présente un peu comme un double journal de bord dans lequel Paloma et Renée déposent leurs témoignages et réflexions. Il y a quelques personnages assez secondaires (quoi que…) qui sont évoqués mais les cinq héros de ce récit sont Renée, Paloma, Kakuro, Léon et… le poisson rouge.

 

En fait, c’est un conte philosophique  sur les sujets aussi importants que sont la vie, la mort et l’art. En même temps, c’est aussi - un peu à la manière de Montesquieu et de Voltaire dans « Les lettres persanes » ou dans « Candide », un pamphlet social assez discret, qui a lui, l’élégance piquante du hérisson.

 

Car Renée MICHEL, ce n’est pas elle le véritable hérisson : elle est plutôt la figure discrète du  wabi-sabi,  cette forme effacée du beau, ce comportement modeste et réservé de cette quinquagénaire qui, dans la discrétion la plus parfaite, recèle une qualité de raffinement masqué par sa rusticité apparente. (Cf p. 175)

Car le « wabi » est le cœur du livre, au sens propre comme au sens figuré.

Le véritable hérisson, c’est Muriel BARBERY, l’auteur, normalienne, agrégée de philosophie. Elle est à la fois Renée, la mère MICHEL et Paloma JOSSE. Les polices de caractère différentes utilisées pour distinguer la concierge érudite et la pré-adolescente surdouée constituent en fait toute la problématique de l’auteur, Muriel. C’est elle qui perçoit son microcosme ainsi, avec les problèmes existentiels face à l’absurde enfermement de nos concitoyens (parents, voisins et amis) dans la spirale infernale du poisson rouge dans un bocal. La philosophe de ce conte, c’est Paloma qui s’interroge sur la vacuité de la vie, sur la mort. Elle aborde même le dilemme sarkozien de la parole et de l’action :

« Les hommes vivent dans un monde où se sont les mots et non les actes qui ont du pouvoir, où la compétence ultime, c’est la maîtrise du langage. »

D’ailleurs, cet homme qui déclare à qui veut l’entendre qu’il aime faire, agir, faire bouger les choses ne fend que des déclarations de principe, souvent contradictoires, s’agite lui-même dans sa propre bougitude, mais on n’avance pas. On peut même penser qu’on recule…

 


 

Renée, elle, présente le côté esthétique de la connaissance du monde : la littérature avec TOLSTOÏ, le cinéma avec les films d’OZU, l’amour des plus belles pièces de  MOZART mais elle cultive tout cela dans le secret, dans son antre caché, tout en restant  la concierge de façade. Oui, le beau, c’est l’adéquation, l’intuition des formes authentiques et des harmonies universelles.

 

Mais parfois, les préoccupations de Renée et de Paloma se rejoignent, Muriel retrouve son unité de pensée : c’est surtout vrai quand elles sont en présence de Kakuro car elle(s) apprécie(nt)au plus haut point, le raffinement de son savoir, de sa culture japonaise tout en finesse et en sagesse. Mr OZU est wabi c’est incontestable !

 

On pourrait penser que l’élégance du hérisson est une tragi-comédie philosophique mais lorsque Renée meurt, c’est peut-être en partie la résolution du problème de Muriel BARBERY. Elle va abandonner cette culture parisienne (ou normande, ou celle des IUFM) semblable à celle du bocal du poisson, pour se rendre à Kyoto et développer cet art de vivre wahi-sabi qu'elle apprécie tant. Ce qu'elle a fait...

 

Ce conte est vraiment délicieux. Je n’ai qu’une envie, c’est de le relire… Muriel avait 36 ans quand elle l’a écrit. J’aurais dit 26 ! C’est très frais et juvénile, grâce à Paloma qui a osé dire ce que Muriel n’osait plus déclarer dans la bonne société… C'est rempli d'une culture discrète faite d'allusions et de vérités simples. Mais bon, admettons, ce n’est qu’une fiction, un rien romanesque, comme le fut « Candide » en son temps.

 

Muriel  a dédicacé son livre à Isabelle qui fut une de ses élèves à l'IUFM de Saint-Lô. Elle évoque dans son autographe, des amitiés piquantes. Je ne sais vraiment pas d'où vient ce titre (commercialement excellent au demeurant) car je ne trouve rien de ces défenses acérées du charmant petit animal chez les protagonistes de ce conte philosophique, même quand celui-ci se met en boule pour se protéger d'un danger. Renée n'est pas un hérisson et elle n'a pas une authentique élégance mais plutôt une finesse d'esprit érudite et profonde.

Sans doute une proposition du mari, Stéphane, qui est psychologue et qui aura attribué à Renée un profil junguien de "hérisson". Non, WABI !

 


Certains fâcheux ont trouvé des fautes de goût, de langage ou que sais-je p. 146 dans "Cela vous ‘octroie’ une charge de travail supplémentaire" ou p. 150 "la ‘largesse’ d’esprit des socialistes," de même que  "l’immeuble ne ‘bruisse’  que de l’emménagement " p. 155. Elle est quand même normalienne et agrégée ! On ne peut lui faire ce grief pour des utilisations de mots dont elle connaît nécessairement et parfaitement le sens.

C’est le langage des habitués de la cage d’escalier et Renée est bien obligée de s’y conformer elle aussi, pour rester dans son rôle.

 

En fait, nous en connaissons tous de ces "hérissons élégants", trop élégants parfois... Je tiens à en signaler deux que je côtoie assez souvent par la lecture ou par l'écoute :

 

Philéas LEBESGUE

 

 

Susan BOYLE

 

La seconde, une modeste Écossaise de 48 ans, s'est fait connaître grâce à une émission de télévision anglaise.

Le premier est peu connu en France alors qu'il mériterait de figurer au panthéon des génies de la langue (des langues devrais-je dire) et le minimum serait qu'on l'étudie en classe de première aux chapitres de la littérature et de la poésie.

Ces deux personnes ont en commun avec Renée MICHEL d'être d'extraction modeste tout en ayant eu ou en ayant encore un potentiel exceptionnel, un raffinement subtil dans l'expression de leurs idées ou de leurs sentiments. Discrets et sans réseaux relationnels puissants, effacés car n'ayant pas vécu dans ces milieux où l'apparence et les mots comptent plus que l'action et les idées créatives, humbles car n'ayant jamais connu les vertiges du pouvoir et de l'argent, réservés car leur statut les a toujours confinés dans la prudence et la méfiance et simples enfin car ils n'ont vécu dans leur vraie vie que de rêves et de beauté cachée au fond d'eux-mêmes. Ils sont eux aussi - sans le savoir - des adeptes du wabi-sabi, des sages qui ont perçu la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes, la beauté des choses modestes et humbles, la beauté des choses non conventionnelles.


 

Merci Isabelle.

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Published by Merlin le zététicien des Mèmes - dans Philosophie littérature poésie
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